Notifications

La République a une mémoire

Il y a 7 jours

Il aura fallu quelques mois de silence. Quelques mois pendant lesquels L’OBS a regardé la France vivre, ses débats se faire, ses querelles naître et ses ambitions se préciser. Mais le silence n’est jamais vraiment une absence. Il permet parfois de regarder le monde avec un peu plus de distance. Et nous revenons aujourd’hui à un moment où cette distance sera particulièrement nécessaire.

Car cette fois, la campagne présidentielle entre dans une nouvelle phase. Les ambitions se déclarent, les lignes se déplacent, les partis cherchent leur candidat, les personnalités testent leur discours et, déjà, chacun commence à raconter la République qu’il prétend vouloir construire. Dans cette agitation, L’OBS reprend sa place : observer, questionner, confronter les discours aux faits et, surtout, rappeler ce que tout le monde aimerait parfois oublier.

Parce qu’Internet, lui, n’oublie rien.

La polémique autour de Ségolène Royal en est une parfaite illustration. On peut considérer que Royal s’est trompée en établissant un lien entre l’identité juive et une responsabilité particulière de dénoncer la politique de Benyamin Netanyahou. Un Français juif n’est pas le porte-parole du gouvernement israélien. Sa judéité ne lui confère aucune responsabilité supplémentaire dans les décisions d’un État étranger. Sur ce principe, le débat est parfaitement légitime.

Mais alors appliquons-le jusqu’au bout.

Après les attentats de 2015 et 2016, combien de fois a-t-on demandé aux musulmans français de condamner Daech ? Combien d’imams ont été invités sur les plateaux pour répondre de crimes qu’ils n’avaient pas commis ? Combien de responsables politiques ont estimé nécessaire de rappeler aux musulmans de France qu’ils devaient se désolidariser du terrorisme islamiste ?

Ce n’était pas une hallucination collective. Ce n’était pas une invention des réseaux sociaux. C’était le débat public français.

Et c’est précisément là que quelque chose dérange.

On peut condamner les propos de Royal sans réécrire l’histoire médiatique. On peut rappeler qu’une identité religieuse ne crée aucune responsabilité politique collective sans faire semblant de découvrir aujourd’hui un principe qui aurait été évident hier. La cohérence n’est pas un luxe intellectuel. Elle est le minimum lorsque l’on prétend donner des leçons de République.

Le problème n’est donc pas de savoir si Royal avait raison ou tort. Le problème est plus profond : pourquoi certains principes deviennent-ils soudain universels uniquement lorsqu’ils concernent certaines communautés ?

Un musulman français n’est pas Daech. Un juif français n’est pas Netanyahou. Un catholique français n’est pas le Vatican. Un Français d’origine malienne n’est pas le gouvernement malien. Il n’y a rien de révolutionnaire là-dedans. C’est même l’une des bases les plus élémentaires de la citoyenneté.

Et pourtant, notre débat public semble régulièrement l’oublier.

C’est ici que les journalistes, les essayistes et les responsables politiques devraient être particulièrement attentifs. Non pas parce qu’ils n’auraient pas le droit de changer d’opinion. Au contraire. Changer d’avis est parfois une preuve d’intelligence. Reconnaître une erreur est parfois plus respectable que de défendre éternellement une position devenue indéfendable.

Mais il existe une différence entre changer d’avis et changer de principe sans jamais reconnaître qu’on l’a fait.

Pendant longtemps, la télévision pouvait compter sur une forme d’amnésie collective. Une déclaration passait, une émission se terminait, le lendemain arrivait et le débat recommençait ailleurs. Cette époque est terminée.

Une vidéo vieille de dix ans peut ressurgir en quelques minutes. Un tweet peut être archivé. Une interview peut être comparée à une autre. Un éditorial peut être confronté à celui de la semaine précédente. Les contradictions ne disparaissent plus parce que le cycle médiatique est passé à autre chose.

Internet n’est pas toujours juste. Il peut tronquer, caricaturer, sortir une phrase de son contexte et fabriquer des procès absurdes. Mais il possède une qualité que le monde médiatique devrait prendre très au sérieux : il conserve les archives.

Et alors que la présidentielle commence réellement à structurer la vie politique en France, cette mémoire va compter.

Parce que dans les prochains mois, nous allons voir des candidats nous expliquer qui ils sont, ce qu’ils défendent, ce qu’ils refusent et surtout ce qu’ils prétendent avoir toujours pensé. Nous les écouterons. Nous les confronterons. Nous regarderons leurs actes, leurs discours et leurs contradictions. Pas pour distribuer des bons ou des mauvais points, mais parce qu’une campagne présidentielle mérite mieux que le simple commentaire du jour.

L’OBS revient donc au moment où la politique recommence à devenir sérieuse.

Pas pour accompagner le bruit.

Pour regarder derrière lui.

Et pour rappeler une chose qui devrait pourtant aller de soi : en politique comme dans la vie, la mémoire est parfois le meilleur antidote à la facilité.

Internet n’oublie rien.

L’OBS non plus.

-Ella mai journaliste politique de L'Obs 

Répondre au sujet

Tu n'es pas encore en ligne, rejoins nous et commence à discuter avec les autres joueurs.