Il y a quelque chose d’assez extraordinaire dans le spectacle que nous offre CNews. La chaîne qui a fait de la liberté d’expression une religion télévisuelle découvre soudain que cette liberté comporte une difficulté majeure : elle permet aussi de dire des choses que CNews n’a pas envie d’entendre.
Depuis quelques jours, Pascal Praud s’est trouvé une nouvelle mission. Non pas démonter le programme du Rassemblement national. Non pas répondre, point par point, aux critiques formulées contre le parti. Non pas expliquer pourquoi les artistes qui s’en inquiètent auraient tort.
Non.
Il tient une liste.
Une liste de ceux qui ont osé dire non au RN.
Paul Mirabel, Adèle Exarchopoulos, Grand Corps Malade, Teddy Riner et d’autres encore. Et puisque la première liste n’était visiblement pas suffisante, Pascal Praud promet désormais d’en faire un rendez-vous quotidien. Chaque matin, CNews pourra donc nous apprendre qui, parmi les Français célèbres, a commis le crime suprême : exprimer publiquement une opinion politique qui n’est pas celle attendue par le plateau.
Il fallait y penser.
Nous avions les listes électorales, les listes de courses, les listes de diffusion. Il nous manquait la liste CNews des artistes politiquement fréquentables.
La question mérite pourtant d’être posée, franchement, brutalement : pour qui se prennent-ils ?
Depuis quand un humoriste doit-il obtenir un certificat de compétence politique avant d'avoir le droit de dire qu'il ne veut pas du Rassemblement national ? Depuis quand un sportif doit-il publier une note de synthèse de Sciences Po avant de pouvoir exprimer son inquiétude face à l'extrême droite ? Depuis quand un acteur doit-il passer un oral de droit constitutionnel pour avoir le droit de dire qu'un parti lui inspire de la méfiance ?
C'est absurde.
Et l'absurdité devient franchement fascinante lorsqu'elle vient d'une chaîne qui passe son temps à expliquer aux autres médias qu'ils seraient trop conformistes, trop frileux, trop politiquement corrects, trop réticents à laisser parler ceux qui dérangent.
CNews réclame la liberté de parole.
Très bien.
Mais la liberté de parole n'est pas un abonnement premium réservé aux chroniqueurs de CNews.
Elle appartient aussi à Paul Mirabel.
Elle appartient à Adèle Exarchopoulos.
Elle appartient à Teddy Riner.
Elle appartient à Grand Corps Malade.
Et elle appartient même à ceux qui ont le mauvais goût de penser exactement l'inverse de Pascal Praud.
C'est cela, le principe.
Mais le plus étonnant dans cette histoire est peut-être ailleurs. Car pour expliquer pourquoi ces artistes auraient tort de s'opposer au RN, certains commentateurs semblent avoir découvert une méthode révolutionnaire : leur demander s'ils comprennent vraiment la politique.
Quelle question extraordinaire.
Est-ce que Pascal Praud demande à chaque chroniqueur favorable au RN de démontrer son doctorat en sciences politiques avant de prendre la parole ? Est-ce que chaque électeur du RN doit fournir une bibliographie universitaire avant de pouvoir expliquer son vote ? Est-ce que chaque éditorialiste de CNews possède une expertise professionnelle dans chacun des domaines dont il parle quotidiennement ?
Évidemment que non.
Et heureusement.
La démocratie n'est pas un concours d'expertise. Elle repose sur quelque chose de beaucoup plus ancien et de beaucoup plus fragile : le citoyen.
Celui qui travaille.
Celui qui crée.
Celui qui soigne.
Celui qui enseigne.
Celui qui fait du sport.
Celui qui monte sur scène.
Celui qui regarde la politique sans jamais avoir l'intention d'en faire son métier.
Tous ont une opinion.
Tous ont le droit de la formuler.
Et tous ont le droit de dire qu'un parti politique leur fait peur.
Même lorsque ce parti s'appelle le Rassemblement national.
Car il faudrait tout de même avoir une mémoire particulièrement sélective pour demander aujourd'hui aux Français de faire comme si la question du racisme autour du RN était une invention des artistes, de la gauche ou des journalistes.
Les législatives de 2024 n'ont pas été une hallucination collective.
Le Monde avait alors recensé vingt et un députés élus sous l'étiquette RN ayant été associés à des propos haineux ou discriminatoires, à la mouvance identitaire, à des positions hostiles aux droits des femmes ou des personnes LGBT, ou à d'autres prises de position controversées.
Daniel Grenon, candidat RN élu dans l'Yonne, avait expliqué que des « Maghrébins » n'avaient pas leur place dans les « hauts lieux » de l'État. Le parti avait tenté de présenter la déclaration comme une citation erronée. L'enregistrement sonore la confirmait.
Et ce n'est pas une vieille archive poussiéreuse que l'on exhume pour les besoins d'une démonstration. En janvier 2026, Le Monde recensait encore plusieurs candidats RN aux municipales ayant tenu des propos racistes, antisémites ou sexistes, certains ayant malgré tout été investis ou maintenus.
Alors oui, on peut discuter du RN.
On peut discuter de son programme.
On peut discuter de son évolution.
On peut discuter de sa stratégie de dédiabolisation.
On peut même discuter de la pertinence du terme « extrême droite ».
Mais ce que l'on ne peut pas faire sérieusement, c'est expliquer aux Français que leur inquiétude devant le racisme au sein du RN serait une pure invention médiatique.
Les faits existent.
Ils sont documentés.
Ils ont même parfois été produits par les propres candidats du parti.
Et lorsque le RN écarte certains profils, cela ne signifie pas que les faits n'ont jamais existé. Cela signifie précisément que ces faits ont été suffisamment sérieux pour provoquer une réaction politique.
Alors, que fait CNews ?
Elle ne répond pas aux faits.
Elle interroge la légitimité de ceux qui les dénoncent.
C'est plus commode.
Il est tellement plus facile de demander à Grand Corps Malade pourquoi il parle politique que de discuter sérieusement de ce que certains candidats RN ont réellement dit.
Il est tellement plus facile de se moquer de Paul Mirabel que de répondre à ses inquiétudes.
Il est tellement plus facile de dresser la liste des artistes anti-RN que d'expliquer pourquoi leur diagnostic serait faux.
C'est la vieille mécanique de la diversion : lorsque l'on ne veut pas discuter du fond, on attaque celui qui pose la question.
Et cette mécanique possède quelque chose de profondément ancien.
Platon racontait déjà, dans l'« Apologie de Socrate », le procès d'un homme accusé moins pour avoir apporté une réponse fausse que pour avoir posé des questions dérangeantes. La démocratie athénienne découvrait déjà ce paradoxe éternel : une société peut proclamer aimer la liberté de parole tout en devenant furieuse lorsque quelqu'un utilise cette liberté contre ses certitudes.
Deux mille quatre cents ans plus tard, nous avons remplacé l'agora par un plateau de télévision.
Le problème, lui, n'a pas tellement changé.
Il y a toujours ceux qui réclament la liberté de parler.
Et ceux qui commencent à dresser la liste de ceux qui parlent trop.
C'est précisément pour cela que la séquence CNews est inquiétante.
Pas parce que Pascal Praud critique Paul Mirabel. Il en a parfaitement le droit.
Pas parce que CNews conteste l'engagement politique d'Adèle Exarchopoulos. Elle en a parfaitement le droit.
Pas même parce que la chaîne défend le RN. Elle a parfaitement le droit de défendre les idées qu'elle souhaite défendre.
Le problème commence lorsque la contradiction devient une comptabilité.
Lorsque l'on ne cherche plus seulement à répondre à une opinion, mais à identifier ceux qui l'ont prononcée.
Lorsque le journaliste ne se contente plus de demander « que dit-il ? », mais semble vouloir demander « pourquoi ose-t-il le dire ? ».
C'est une différence fondamentale.
Et elle devrait interpeller précisément ceux qui ont fait de la liberté d'expression leur cheval de bataille.
Parce qu'une démocratie adulte ne protège pas seulement les opinions populaires.
Elle protège aussi les opinions qui agacent.
Elle protège même les opinions maladroites.
Elle protège les opinions ignorantes.
Elle protège les opinions avec lesquelles nous sommes en désaccord.
Elle protège surtout le droit de dire : « Je ne veux pas de ce parti. »
Sans examen d'entrée.
Sans diplôme.
Sans permission de Pascal Praud.
Et surtout sans avoir à figurer le lendemain matin sur une liste.
Car au fond, ce que CNews semble découvrir avec stupeur, c'est quelque chose que la République avait compris depuis longtemps : un artiste n'est pas un divertissement ambulant. Un sportif n'est pas un corps privé de conscience. Un acteur n'est pas un citoyen en congé.
Ils sont des citoyens.
Et le citoyen n'est la propriété d'aucune chaîne de télévision.
Il ne doit rien à CNews.
Il ne doit rien au RN.
Il ne doit rien à Pascal Praud.
Il doit seulement à la démocratie le courage élémentaire de pouvoir parler.
Même lorsque sa parole déplaît.
Surtout lorsqu'elle déplaît.
Voilà peut-être la véritable ironie de cette histoire.
CNews prétend défendre la liberté d'expression contre ceux qui voudraient la restreindre.
Très bien.
Mais qu'elle commence donc par accepter que la liberté d'expression ne s'arrête pas à la porte de son studio.
Sinon, ce n'est plus une liberté.
C'est une faveur.
Et une faveur, par définition, appartient toujours à celui qui la distribue.
-Par Morel, éditorialiste politique